Au-dé-tour des Écrits d’Aaron Swartz

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Aaron Swartz au détour de ces écrits

C’est grâce au travail éditorial impeccablement réalisé par la maison d’édition B42 que l’on a eu l’opportunité de faire la rencontre en langue française des Écrits d’Aaron Swartz. Le choix est en effet audacieux d’avoir bien voulu traduire de l’anglais et publier ces écrits, préalablement rassemblés dans une première publication, américaine, sous l’intitulé : The Boy Who Could Change the World: The Writings of Aaron Swartz.

Ainsi… Aaron Swartz. Quelques mots succincts sur l’auteur sont peut-être les bienvenus pour qui n’a jamais eu l’occasion d’en entendre parler. Afin de synthétiser les informations disponibles un peu partout, on citera simplement la biographie présente dans l’ouvrage : il « était un programmeur informatique, essayiste, organisateur politique et hacker-activiste américain. Il a participé à la création du RSS, de Creative Commons, de web.py et de Reddit. Il a contribué au lancement du Progressive Change Campaign Committee en 2009 et fondé le groupe en ligne Demand Progress » (p. 382). Si tant est que l’on souhaiterait en apprendre davantage sur Aaron Swartz, un documentaire réalisé par Brian Knappenberger est consultable sur Internet (et sous-titré en français) : The Internet’s Own Boy. En résumé, on dira d’Aaron Swartz qu’il était un hacktiviste, militant, entre autres, pour la culture libre. Né en 1986, il se suicidera en 2013.

C’est donc à une sélection des nombreux écrits d’Aaron Swartz que l’on est invité dans Celui qui pourrait changer le monde. Aaron Swartz. Écrits (pour le titre français). La mise en page est claire, belle, efficace, et pour ce qui est du contenu, outre une introduction, un épilogue et les biographies des divers intervenants, l’ouvrage se segmente en six parties, où chacune est introduite par un contributeur qui en fait la contextualisation : 1. Culture libre ; 2. Ordinateurs ; 3. Politique ; 4. Médias ; 5. Livres et culture ; 6. La non-scolarisation. Les textes rassemblés sont très hétérogènes dans leur longueur (de trois pages à une trentaine), dans les thèmes abordés, ainsi que dans leurs formes : essai, interview, manifeste, critique de livre, etc. De cet ensemble, on regrettera un petit détail, qui se situe dans le texte intitulé « Un web programmable, extrait » (p. 105) : il ne s’agit en effet que d’un extrait, une sorte d’introduction qui se conclue par l’annonce du plan de ce qui va suivre, laissant alors la lecture dans une désagréable expectative… ça n’est bien sûr pas de la volonté de l’édition française, ni d’Aaron Swartz dont on aura compris que les écrits sont publiés de manière posthume.

Mettre en pensée

Le premier trait saillant qui se dégage de cette lecture est la réelle disparité des niveaux de pensées d’Aaron Swartz. On sent très clairement que l’écriture est un outil qui aide à la formulation de sa propre réflexion. C’est ainsi que des segments, qui prennent la forme de simples constats, viennent contraster avec des développements marqués par une pensée davantage aboutie. Le sujet de l’Open Data, traité principalement dans deux textes, « Une base de données à la folie » (p. 76) et « À quel moment la transparence se révèle-t-elle utile ? » (p. 80), tient lieu d’exemple paradigmatique. D’ailleurs, et assez paradoxalement, on notera que cela ne fait pas nécessairement lien avec une quelconque évolution ou progression de la pensée de Swartz au fil du temps, puisque dans l’exemple de l’Open Data le texte le plus ancien est celui qui fait montre d’une réflexion plus achevée. Car oui, il est possible dans cet ouvrage d’avoir des repères chronologiques dans la mesure où chaque texte est daté ainsi qu’il est fait mention de l’âge d’Aaron Swartz. Ce dernier point amène des questions : pourquoi préciser son âge alors qu’une date figure également ? Un simple calcul rapide permet au lecteur, s’il le souhaite, de se figurer l’âge d’Aaron Swartz au moment de l’écriture ou de la publication. Est-ce pour insister davantage sur la précocité de l’auteur ? Certes on se rend très vite compte que les plus anciens écrits remontent au moment où il était âgé de 14 ans. Aussi insignifiant soit-il, on ne sait trop quoi penser de ce choix, présent dès la version américaine : est-ce le travers typique qui consiste à forger un culte de la personnalité autour d’un homme élevé au rang de génie et qui aurait perdu la vie trop tôt ? En tout cas cette impression s’accentue à la lecture de certains écrits des contributeurs qui introduisent les chapitres, et comme le fait David Auerbach dans un texte qui pourrait presque relever du panégyrique (p. 103-104).

Langages

Ces écrits sont pris dans un paradoxe : le fait d’être fortement engagés, par exemple sur la question éducative et du partage des savoirs, mais restreignent d’entrée la compréhension d’une part du lectorat, c’est-à-dire celle qui ne serait pas accoutumée au langage propre à la culture informatique. Un exemple simple, demandez autour de vous que l’on vous explique ce qu’est le web sémantique… le résultat risque d’être surprenant ! Heureusement, les deux traductrices de cette édition interviennent régulièrement dans les notes en bas de page afin de clarifier quelque élément de langage. Au-delà, se dévoile toute la difficulté qui consiste à articuler des langages hétérogènes : le langage courant, le langage technique, les langages de programmation. Et c’est probablement dans ces moments-là qu’Aaron Swartz perd de vue qu’il est nécessaire d’apporter à tout néophyte les outils de compréhension d’un monde qui est dorénavant celui de l’informatique. Au moins, déjà – et dans un monde où le mot hacker est incompris et malmené –, afin de comprendre en quoi consiste une forme de militance bien spécifique, qui consiste en une franche politisation du code de conduite (tacite) des premiers hackers. Et dont il est nécessaire de toujours rappeler les points principaux (voir à ce sujet Steven Levy, L’éthique des hackers [1984], Éditions Globe, Paris, 2013, p. 37-48) :

– « L’accès aux ordinateurs – et à tout ce qui peut nous apprendre quelque chose sur la marche du monde – doit être total et sans restriction. Appliquez toujours ce principe : faites-le vous-même ! » ;
– « L’accès à l’information doit être libre » ;
– « Défiez le pouvoir – défendez la décentralisation » ;
– « Les hackers doivent être jugés sur leurs résultats, et non sur des critères fallacieux comme leurs diplômes, leur âge, leur race ou leur classe » ;
– « On peut créer de la beauté et de l’art avec un ordinateur » ;
– « Les ordinateurs peuvent améliorer votre vie ».

Hacktivisme

Penser le monde dans sa globalité, c’est bien ce à quoi engage la pensée d’Aaron Swartz. Il est l’un des rares programmeurs à appliquer des méthodologies issues de l’informatique à une vision politique, médiatique et culturelle. Cette philosophie repose au moins sur deux étapes. Tout d’abord, prendre connaissance de ce qui existe… déjà. Dans le domaine de l’informatique, Aaron Swartz n’hésite d’ailleurs pas à rappeler que « de nombreux individus [réinventent] – d’une manière peu soignée – le travail déjà accompli » (p. 112). Il anticipe d’ailleurs ici sur un travers que l’on rencontre de plus en plus dans le milieu informatique, et qui se concrétise dans la création de startups à la viabilité vacillante, qui consiste à développer et à faire payer très cher des outils déjà disponibles dans l’open source… mais tant qu’il existe des gens, et plus grave, des institutions, pour payer les factures, autant continuer à laisser tout le monde dans l’ignorance.
Seconde étape : comme le ferait un hacker, il s’agit de décortiquer le(s) code(s) (informatique, politique, culturel, médiatique, social) afin d’y déceler les failles, de les mettre en lumière et en partage, puis devenir force de propositions.
La leçon que l’on retiendra d’Aaron Swartz est celle qui veut que hacker le monde nécessite tout d’abord de se hacker soi-même. S’exposer soi, dans ses propres failles réflexives, c’est ce qui permet par ailleurs d’excuser une pensée qui parfois peut se révéler naïve, et au mieux, qui cherche des solutions. Comme par exemple lorsqu’il s’agit du partage du savoir sur Internet, qui est une belle idée en soi, mais dont on sait aujourd’hui combien elle peut être utilisée à des fins mercantiles : lorsque l’on produit un commentaire sur un site marchand concernant un objet culturel, et qu’en réalité on se trouve à produire une connaissance qui équivaut à un travail non rémunéré pour un consortium qui en tirera profit. Ou encore, lorsque des développeurs mettent à la disposition des internautes une version bêta de leur jeu vidéo, attendant de la sorte que les joueurs fassent des retours de tests gratuits qui équivalent en fait à un travail rémunéré de testeur.

L’Autre

La légère modification du titre de l’ouvrage lors du passage en langue française introduit à une autre perception des écrits de Swartz. The Boy Who Could Change the World, littéralement, « le garçon qui pourrait changer le monde » se transforme en « Celui qui pourrait changer le monde ». Cette traduction est assez heureuse, car au terme de la lecture, c’est bien la question de qui est ce « celui » qui émerge. Autant dans l’édition américaine la référence faite au « garçon » laisse penser à Aaron Swartz lui-même, autant ici le terme de « celui » élargit à un Autre, qui n’est plus Aaron Swartz, mais toute personne qui finalement se serait nourrie au contact de ces écrits, et aurait dès lors la capacité de s’emparer des outils de la pensée hacktiviste laissés par Aaron Swartz.

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