Imagin’Est : analyse et réflexion autour d’une application citoyenne

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Imagin'Est application citoyenne

a = Gov

b = la Région Grand Est

c =  Open Source

d = Imagin’Est

Posons d’abord les bases de l’analyse. Il n’est nullement question de saborder le travail des développeurs, ni de blâmer la volonté de faire interagir l’écosystème des startups avec celui des institutions publiques. Le seul objectif est de poser une réflexion quant aux choix établis sur l’utilisation d’un outil, d’une technologie par rapport à un(e) autre. Ici, dans le cas d’une dépense d’argent publique, c’est-à-dire celui des contribuables (les premiers employeurs de l’État).

a + b = d

Imagin’Est est la nouvelle application mobile développée par la région Grand Est, et s’attache au phénomène de déconnexion entre élus et électeurs. Problème régulièrement soulevé, et revenant comme en écho, lors de toutes les campagnes électorales. Les utilisateurs et la Région Grand Est peuvent proposer aux votes des débats ou des questions, dans chacune des thématiques relevant du Conseil Régional (Europe, transports, formation, environnement…). Les statistiques de chaque question sont accessibles à celles et ceux qui ont « voté » (tranches d’âges, genre, département d’origine)… Les débats ouverts par les citoyens sont d’abord modérés avant d’être publiés, puis proposés sur un fond blanc, tandis que les questions issues de la Région sont sur fond bleu. Il ne s’agit ici de rien de moins (pour développer l’application Imagin’Est) que l’adaptation d’une application déjà existante répondant au nom de Gov.

Gov est une application se targuant d’être la météo de l’opinion. Grâce aux Govers, qui est la communauté d’utilisateurs de l’application, on peut y créer un sondage d’actualité, noter les personnalités politiques qui font l’actualité, donner son opinion sur des sondages. Le slogan de cette application est « permettre à tous ceux qui se sentent exclus de la politique de faire entendre leur voix ». Une cause tout à fait honorable pour tout un chacun. Au travers de cette application, un débat posé doit tenir en 140 caractères, la participation à un sondage se résume en un choix binaire et réducteur (oui/non), la dimension sociale est réduite au partage des statistiques proposées par l’application. Il s’agit d’une application citoyenne, se basant sur le big data dont le but est d’appréhender l’opinion publique sur des sujets politiques.

L’application Imagin’Est repose donc sur l’application Gov, qu’il a fallu redévelopper afin de la faire correspondre aux cahiers des charges d’Imagin’Est. Ceci dans le but de profiter de l’expertise technique des développeurs de Gov, afin d’optimiser au mieux le résultat de la nouvelle application de la région.

Étant donnée l’implication citoyenne d’Imagin’Est, on est en droit d’attendre une impartialité et surtout une certaine transparence quant à l’accès, ainsi qu’à l’utilisation des informations transitant via l’application. Une première interrogation survient alors : Gov est une application réputée pour son manque de transparence quant à son financement. Pour rappel, le modèle économique n’est pas connu alors que l’application est gratuite. On sait qu’en 2014 le Fred et Farid Group est rentré au capital de la startup derrière Gov. Ce groupe a connu quelques déboires qui laissent planer le doute quant à l’impartialité future de l’outil, notamment en achetant des followers sur Twitter et en créant de faux comptes Facebook afin de falsifier et gonfler artificiellement leurs statistiques. Par ailleurs, une personnalité du nom de Vincent Bolloré a participé au financement de Fred et Farid Group.

Ces faits viennent d’informations toutes accessibles sur Internet, à savoir un article de rue89strasbourg, et de recherches sur wikipédia concernant Gov qui mènent à la page wikipédia du Fred et Farid Group, mentionnant au passage les frasques et les liens avec Vincent Bolloré. Donc, des informations accessibles et visibles par tous.

c + b = d

Si l’on essaye de définir le fonctionnement de Twitter, qu’obtient-on ? On est en présence d’un réseau social à la communauté très importante (bien plus que celle des Govers mais moindre par rapport à Facebook). Chaque tweet, qui peut être un texte, une photo, une question aux réponses à choix multiples, ne peut exister que dans la limite de 140 caractères. Les statistiques de Twitter sont basées sur les retweets et favoris, accessibles et visibles par chaque utilisateur. Les trending topics permettent par exemple d’évaluer en un coup d’œil les sujets tendances du moment sur le réseau social.

Très rapidement on est amené à établir une très forte comparaison entre ces trois outils, qui remplissent au final, et ce de façon très proche, les mêmes objectifs. Mention particulière pour Twitter qui est le seul à ne pas brider l’utilisateur quant aux sujets traités dans les questions et sondages posés à une communauté de gens. Ces derniers peuvent être interrogés sur un sujet au choix, pas seulement sur la politique locale ou l’actualité. Avec cette approche, on imagine très bien la possibilité des élus de sonder en temps réel les électeurs, afin de répondre au mieux à leurs attentes et espérances.

Depuis ces derniers mois, Twitter est en sursis, suite à sa stagnation en termes de croissance utilisateur et d’absence de modèle économique. Avec un outil dont on constate le déclin à court ou moyen terme, voire la possibilité d’un arrêt (notamment suite aux diverses propositions de rachat, par Disney ou Salesforce, toutes refusées jusqu’ici), on peut dès lors se poser la question de sa pérennité en tant qu’outil capable de remplir les tâches de l’application Imagin’Est.

Cependant, comme tout logiciel propriétaire développé, son pendant Open Source est très vite apparu sur la toile, dont le plus récent est Mastodon. On peut dès lors imaginer la puissance d’un outil comme Twitter, déporté vers son alternative Open Source, autogéré par le service informatique de la Région, qui règlerait alors la première problématique cruciale qui est celle de la transparence. De plus on pourrait aisément imaginer une connexion par le biais des comptes déjà existants (comme on peut le voir sur d’autres sites sur lesquels on se connecte avec son compte Facebook, Google ou autres, afin de ne pas perdre les utilisateurs et d’établir un compte global pour un utilisateur). Son fonctionnement étant extrêmement similaire à Twitter, les utilisateurs ne seraient pas dépaysés et donc seraient, probablement, bien plus enclins à accepter la migration vers ce nouvel outil. Enfin les possibilités en termes de développement deviennent extrêmement importantes. Ce qui d’un certain point de vue permettrait également de revoir les processus de sondages classiques. Ne serait-ce pas intéressant de sonder plusieurs centaines de milliers de personnes et d’établir un suivi quasiment en temps réel ?

Maintenant, on peut imaginer coupler ceci avec une politique de recrutement au sein des nouvelles technologies. À l’heure actuelle le métier de développeur/programmeur existe, celui de community manager aussi. Des formations privées sont disponibles, comme celles du site Openclassrooms, et dont la prise en charge est assurée par l’État pour les chômeurs. Dès lors, serait-il possible d’imaginer que l’argent investi dans le redéveloppement de l’application Gov pour créer Imagin’Est le soit d’une autre manière ? Cela permettrait en tout cas de créer un outil répondant au cahier des charges sans être lié à un quelconque groupe privé (qui, pour rappel, laisse planer de sérieux doutes quant à sa transparence et son impartialité), tout en couplant ceci à une politique de recrutement dans le numérique (surtout dans un contexte où le chômage est important).

a +b ≠ c + b

Il n’est nul besoin de parler ici d’investigation. Il s’agit seulement de se baser sur les informations accessibles par tout à chacun sur Internet, et d’y apporter sa propre réflexion quant aux choix effectués par certaines institutions, comme ici au sujet du numérique. On peut d’ailleurs supposer que ces institutions sont entourées de consultants, de personnes capables de poser ce questionnement et d’y répondre de la manière la plus optimale.

Imagin’Est est un exemple parmi d’autres, servant seulement à montrer à celles et ceux qui le souhaitent, que l’information est accessible à tout le monde ; qu’à chacun de nos niveaux (avec les outils qui existent) on pourrait interpeller nos dirigeants quant à leurs choix en matière d’investissement, d’emploi, de liaison avec d’autres entités étatiques ou privées… On peut donc conclure que l’application Imagin’Est est une version basique de l’application Gov, elle-même une version basique du réseau social Twitter, mais qu’elle permettra à la startup derrière Gov de signer un contrat de 30 à 50.000 € par an en redéveloppant tout simplement une application. Tout ceci amène d’autant plus de questionnements quant à l’écosystème même des startups et leur philosophie.

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